De la banalité du mal

De la banalité du mal

Le lieutenant-colonel Adolf Eichmann a été un artisan zélé de la solution finale, visant l’extermination des Juifs européens à partir de 1942. Sous les ordres d’Himmler, il avait en charge l’administration des transports vers les camps d’extermination. Il est donc l’un des principaux hiérarques nazis responsables de la mort de 6 millions de juifs au cours de la 2e guerre mondiale.

Après la guerre, il parvient à échapper aux procès de Nuremberg et, grâce à l’aide de l’église catholique, il s’enfuit d’Europe vers l’Argentine, où il sera enlevé par le Mossad au cours de l’année 1960. Il sera jugé en Israël et condamné à la pendaison en 1962. Au cours de son procès, Hannah Arendt, philosophe, politologue comme elle se définissait, sera chargée par le New Yorker d’en faire le compte-rendu. Elle fera en 1963, de ces articles publiés dans le journal new-yorkais,  un livre intitulé « Eichmann à Jérusalem : Rapport sur la banalité du mal ».

Dans cet ouvrage, elle donne corps au concept de banalité du mal en s’appuyant sur l’impression que lui donne Eichmann au cours de son procès, derrière sa vitre de verre, sous son costume civil. Un être insignifiant, banal, un serviteur zélé, soumis, abandonnant sa capacité de pensée et sa conscience à un système totalitaire qui aura mis au pas toute la société allemande ! Et, c’est en cela que le lieutenant-colonel nazi incarne, selon elle, la banalité du mal.

Banal ? Insignifiant ?

Comme tout être humain, ce grand dignitaire du régime nazi avait une histoire. D’origine autrichienne, très jeune, il va adhérer à un mouvement de jeunesse – les Wandervögel – qui exalte la pureté de la race allemande, le pangermanisme et aussi l’antisémitisme. Dès 1926, il assiste à un rassemblement du NSPD, un parti politique allemand dirigé par un certain Adolf Hitler. Il rejoindra la SS en 1932, avant l’accession au pouvoir du parti nazi. Rappelons qu’en mai 1928, ce parti ne représentait que 2,6% des voix des électeurs allemands. Rien ne prédestinait Eichmann à s’engager dans un parti extrêmement minoritaire, au discours profondément antisémite. Son engagement politique précoce n’avait donc rien de banal, d’ordinaire et de normal, dans une Allemagne où l’adhésion au NSPD était encore peu répandue. Aussi déraisonnables que ces choix puissent paraître, Eichmann était un être capable de penser.

Aux côtés d’Heydrich, après avoir été informé du projet d’élimination physique des Juifs européens, il pensera et mettra en place toute la logistique de transports  vers les camps de la mort. Et cette capacité de penser l’impensable, Eichmann la développera, seul, à l’occasion de la déportation massive de 450000 Juifs hongrois vers les chambres à gaz et notamment vers le camp d’Auschwitz qu’il avait eu l’occasion de visiter. Il ne pouvait pas ne pas savoir. Il a su montrer beaucoup d’autonomie, pour quelqu’un sensé obéir aux ordres. En octobre 1944, malgré les ordres d’Himmler d’arrêter les exterminations de Juifs, Eichmann n’en fera qu’à sa tête.

La takia

Lors de son procès à Jérusalem, Eichmann s’est présenté comme un être respectueux des juges, courtois, discipliné, saluant et se levant. Pourtant, l’homme, dans sa jeunesse, ne semblait pas spécialement aussi déférent et respectueux des règles élémentaires de la politesse, alors qu’il appartenait à l’organisation Schlaraffia. Il aura voulu apparaître à son procès comme un bureaucrate, obéissant aux ordres qui lui étaient donnés. Un exécutant zélé. Avait-il d’ailleurs d’autre système de défense possible pour se dédouaner d’actes dont la nature échappe encore à notre entendement, 75 années après qu’ils se sont passés ? Et c’est ce qui aura très probablement « impressionné » et trompé Hannah Arendt, alors qu’elle avait en face d’elle un Eichmann vieillissant ayant troqué ses habits de la SS pour un costume civil.

Il est difficile de parler de ce criminel de guerre comme un être « insignifiant », à la lueur d’actes aussi « signifiants ». Eichmann savait ce qu’il faisait, en avait la conscience et était capable de penser par lui-même. Non, il n’était pas un simple « petit » exécutant !

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