La nécessité d'un choc de décroissance choisi et non subi

La nécessité d’un choc de décroissance choisi et non subi

Si je partage très largement avec Jean-Marc Jancovici le diagnostic sur la nécessité de nous désengager des énergies fossiles, je ne comprends pas son nucléarisme.

L’anthropocène – ou le carbocène – est cette période de l’humanité qui a vu son développement économique rendu possible grâce aux énergies fossiles et aux minerais extraits par des machines à moteur thermique. Après la survenue du pic de pétrole conventionnel en 2008 et non conventionnel en 2018, nous allons connaître une forte contraction de l’offre des pays exportateurs qui vont tendanciellement faire le choix de conserver la ressource à destination de leur marché intérieur. Notre souci est que nous importons plus de 95% des énergies fossiles que nous consommons. Sans anticipation, il est assez facile d’imaginer que l’épisode dit des Gilets jaunes ne soit de la gnognotte à côté du chaos dans lequel la déplétion de ressources risque de nous plonger. Or, la croissance est intimement liée à la consommation de ressources. Et ce qui fait tourner notre monde, ce sont les machines. Elles nous auront permis de quitter les champs et d’augmenter la productivité dans le secteur industriel, pour amerrir sur un écran d’ordinateur.

La recherche d’une plus grande efficacité énergétique par l’augmentation des rendements des moteurs thermiques ne suffira pas à nous éviter la bascule vers davantage de sobriété. Le consumérisme, l’obsolescence programmée, issues du modèle de concurrence imparfaite néo-libéral, sont les principaux obstacles majeurs à la sobriété. Or, rien ne va dans le bon sens : augmentation du poids des véhicules particuliers thermiques et électriques que nous devrions limiter à 1.5 t ; explosion du transport routier au détriment du ferroutage ; développement du transport aérien ; concentration des populations dans des mégalopoles dépendantes du transport pour se nourrir. Comme le dit Jean-Marc Jancovici, « le changement sans changement, ça va être compliqué« . Nous sommes dans l’idiotie à toujours vouloir construire davantage d’autoroutes et d’aéroports, sachant que ni l’hydrogène vert ou bleu, ni l’électricité ne permettront de faire rouler 40 millions de véhicules en France et de doubler le nombre de passagers entre 2010 et 2030.

En 2012, Jean-Marc Jancovici signait avec Yves Cochet une tribune intitulée l’inexorable descente énergétique. Depuis, le polytechnicien s’est affiché dans les médias comme un pro-nucléariste. Chez lui, le nucléaire est comme une rustine, un amortisseur nous préservant du chaos provoqué par la déplétion des ressources. Dans le même temps, il nous explique qu’il nous faudrait 8000 réacteurs dans le monde au lieu des 400 actuellement en fonctionnement pour remplacer les énergies fossiles. Or, en 2009, l’humanité avait déjà consommé près de 50% des réserves en uranium avec moins de 400 réacteurs. Le nucléaire ne peut donc pas être la solution.

L’avantage que Jean-Marc Jancovici voit dans l’énergie nucléaire est sa capacité de pilotage. En quelques heures, à l’aide des barres de contrôle, vous pouvez ajuster le niveau de production d’une centrale. Il balaie d’un revers de la main les déchets et le risque, selon lui, bien moindre que les pesticides que nous envoyons dans l’eau, l’air et la terre. Son analyse ne prend pas en compte l’impact et la gravité d’une catastrophe nucléaire, oubliant au passage que nucléaires civil et militaire sont étroitement liés. Parlant de Tchernobyl, il évoque une catastrophe locale et une chance pour la biodiversité, alors que le 2e sarcophage de Tchernobyl est conçu pour une durée de cent ans. Quel serait l’impact d’un accident majeur au niveau de la centrale du Bugey, à un peu plus de 40 km de Lyon, ou de la centrale du Blayais à 50 km de Bordeaux ? La France dispose aujourd’hui de 41 réacteurs adossés à des fleuves nécessaires à leur refroidissement. Le réchauffement climatique est-il compatible avec les capacités de pilotage de réacteurs vieillissants, sujets à de nombreux arrêts techniques, en manque d’eau une bonne partie de l’année ?

Comment la construction de réacteurs EPR dénoncés par Henri Proglio à cause d’une grande sophistication technique peu maîtrisée nécessitant 22 ans en Finlande, 24 années et plus  à Flamanville, 18 années minimum en Angleterre pourrait-elle nous permettre d’amortir notre descente énergétique ? La seule solution de court et de moyen terme à notre disposition réside dans le développement d’un plan massif de production électrique à base d’énergies renouvelables et leur couplage à nos réseaux basse tension. Je ne comprends pas les choix de l’appareil d’État à vouloir basculer la production des EnR vers le réseau haute tension et les autoroutes européennes de distribution du courant électrique exposés à des pannes systémiques. Pour l’essentiel, les aides de l’État sont aujourd’hui fléchées vers les méthaniseurs, l’éolien et le solaire. Nous avons oublié qu’en Normandie et un peu partout en France, nous disposions de fonds marins et de rivières susceptibles d’accueillir hydroliennes, roues à aube et micro-barrages respectueux de la biodiversité.

Autour de cette question

Aurore Stéphant | Réalités minières et limites matérielles

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