Temporalité et arrière-mondes d'une contre-réforme

Temporalité et mantras d’une contre-réforme

C’est à l’heure où, dans notre pays, l’inflation atteint des sommets que notre Président a décidé de passer en force sur le passage de l’âge de la retraite à 64 ans et sur l’augmentation de la durée de cotisations à 43 ans.

L’ancien ministre de l’économie de François Hollande ne s’en est jamais caché : son ambition est bel et bien de flinguer le modèle social issu de 1945 ou tout du moins, ce qu’il en reste. En 2015, Marc Edeweld, auteur de L’ambigu Monsieur Macron. Enquête sur un ministre qui dérange, citait Emmanuel Macron : « le consensus de 1945 est inadapté »… à la société actuelle.

Cette volonté sans faille de détruire notre démocratie sociale ne date pas d’aujourd’hui. Il y eut d’abord l’épure de 1990 avec la CSG dont l’objet initial fut de se substituer aux cotisations pour financer la branche famille de la Sécurité Sociale. Depuis 2018 aux cotisations, elle s’est étendue au financement du régime de l’assurance-chômage. Alain Juppé, en 1996, institua la CRDS, un nouvel impôt sur les revenus pour financer le remboursement de la dette du régime retraite. L’impôt s’est progressivement substitué aux cotisations salariales et patronales, transférant une grande partie de la charge sur les ménages. Du coup, en 1996, Juppé a mis un coup d’arrêt à la démocratie sociale en étatisant la gestion de la sécurité sociale, en modifiant au passage la Constitution. Fin du 1er acte.

Gauche et droite ont continué à travailler de concert pour démolir un des grands acquis de l’arrivée de la gauche au pouvoir en 1981. Balladur rallonge la durée de cotisations de 37.5 à 40 annuités en 1993. En 2011, Sarkozy et Woerth procèdent au relèvement de l’âge de départ en retraite à 62 ans. La réforme Touraine de 2014 fera que, mécaniquement, le nombre d’années de cotisations pour bénéficier d’une retraite à taux plein allait s’appliquer – avec ou sans réforme Macron – en 2035. En 2018, le Président actuel fait retirer 10 critères de pénibilité, rendant extrêmement compliqué un départ anticipé en retraites pour certaines catégories de salariés.

Question de temps ?

La temporalité de la contre-réforme doit nous interroger. Pourquoi avoir fait le choix de précipiter des mesures basées sur des hypothèses contestables ? Le montant que nous consacrons au financement des retraites restera dans tous les scénarios à 14% du PIB. Il n’y avait pas donc pas péril en la demeure. Annoncé lors des vœux présidentiels, il aura fallu un peu plus de 3 semaines pour que le projet de loi soit adopté au Conseil des ministres. De l’avis de tous, ce projet est mal ficelé obligeant les « carrières longues » à cotiser 44 ans.

Cette précipitation, de mon point de vue, relève d’un calcul cynique des « petits hommes gris » : les salariés déshydratés par une inflation galopante n’allaient pas se mobiliser au point de compromettre le passage en force de cette contre-réforme. Le front syndical n’aura donc pas suffi à faire reculer un gouvernement et un Président dont l’ambition reste de détruire le modèle social de notre pays. A moins que Marine Le Pen soit balayée par un cancer du fait de sa tabagie, il y a de bonnes chances pour que sa stratégie de ramasse-miettes des gueules cassées et des éclopés du Macronisme fasse des étincelles en 2027.

Les arrière-mondes néo-libéraux

Dans la mise en place de ces contre-réformes successives, il y a un mantra. Le coût du travail serait trop élevé dans notre pays du fait du poids des charges sociales. Les aides aux entreprises sont passées de 2000 à 2020 de 40 à 160 milliards, passant de 2.7 à 6.4% du PIB. Les exonérations de charges sociales en 2022 représentent 75 milliards. Malgré le déversement de ces aides publiques sur le secteur privé, l’industrie en France représente 16.8% du PIB. Nous sommes les antépénultièmes derrière le Luxembourg et la Grèce. La politique de l’offre menée dès la fin des années 80 est un désastre, dont la logique poussée à son terme serait de nous transformer en petits Bulgares. Nous aurions pu faire un choix différent d’une société de riches héritiers : celui de l’excellence éducationnelle. Thomas Piketty a montré que la part des 1% des plus riches – les ultra-riches – dans le revenu américain, après impôts est passé de 10% à 15% depuis 1980.

L’autre croyance partagée par les néo-libéraux du centre droit et du centre gauche serait de nous sortir de l’ornière du régime de répartition en confiant la gestion de nos régimes sociaux au privé et en passant accessoirement à la capitalisation. L’idée du CNR de 1945 était pourtant sur le plan économique extrêmement lumineuse. Un jeune qui démarre n’a pas à s’occuper de mettre de côté pour ses vieux jours. Il peut ainsi construire sa vie et ses projets sans se soucier du lendemain. Il en va ainsi du malade et du chômeur qui peut compter sur la solidarité du bien-portant et des salariés au travail, la maladie et le chômage étant dans la plupart des cas des situations très temporaires.

Ailleurs

Si le gouvernement a su trouver de l’argent magique pour financer son quoi qu’il en coûte, il semble ne pas avoir l’imagination fertile pour financer notre système des retraites par répartition, en dehors de faire tout endosser aux classes moyennes et populaires. Je vois pourtant deux mesures faciles à mettre en place. La 1ère serait d’instituer une Contribution Sociale sur les Profits d’Entreprise, dont l’assiette serait constituée les dividendes versés par les seules entreprises auxquelles l’État aurait octroyé des aides. La 2e serait d’instituer une surcote et/ou une possibilité de départ anticipé pour les salariés  faisant le choix de travailler au delà de la durée légale du travail.

3 replies on “ Temporalité et mantras d’une contre-réforme ”
  1. Ce qui est surtout inadapté à la société actuelle c’est la Vème république, bien trop adapté pour nos « élites ». Sinon, je suis un fort partisan du plafonnement des retraites. S’il y a un salaire minimum, une pension maximum ne devrait pas être un problème.

    1. C’est déjà le cas au niveau du régime général. Le reste est issu des complémentaires contractées par l’entreprise et le salarié.

      1. Vous avez raison, mais je suppose que parmi tous les gens qui perçoivent le maximum du régime général, un certain nombre ont une retraite très confortable grâce à la somme des deux régimes. En d’autres mots, est-il normal qu’un retraité qui touche au total 50 000 euros/an reçoive le maximum prévu par le régime général (si cela est le cas) ; ce max étant je crois dans les 22 000) ?

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